25-06-2026
Article rédigé par Marie Scheid avec Catherine Colleu
1. Marie, te souviens-tu de ta première rencontre avec la musique bluegrass ?
Ma première vraie rencontre avec le bluegrass, c'est le film O Brother, Where Art Thou?. Je me souviens avoir été complètement happée par la bande-son — Big Rock Candy Mountain, Keep on the Sunny Side, I'll Fly Away... Ces chansons avaient quelque chose d'immédiatement familier et en même temps de lointain, quelque chose qui sentait la terre, la route, l'Amérique profonde. Ce n'est que bien plus tard que j'ai réalisé que c'était là que tout avait commencé pour moi.
2. Pourrais-tu nous raconter l'histoire de ton premier instrument ainsi que celle des instruments suivants ?
Mon premier instrument, c'est le piano. Une dizaine d'années, dont les premières en compagnie de Mozart, Beethoven, Chopin et toute la clique — on a eu de bons moments ensemble. Et puis j'ai découvert le plaisir d’interpréter des musiques de film, ce qui fut une vraie révélation. Ludovico Einaudi, Hans Zimmer, Michael Nyman, Yann Tiersen, Ennio Morricone, James Horner : ces compositeurs m'ont appris quelque chose que le classique ne m'avait pas encore tout à fait donné — l'émotion à l'état brut, la musique qui incarne une histoire, une scène, un personnage, et qui vous retourne sans prévenir. Et puis l'adolescence arrivant, j’ai voulu jouer du rock’n’roll, et les Beatles et les Doors m’ont accompagnée pendant cette période.
Le chant est arrivé par accident, au sens propre du terme. En 2016, je me suis cassé le pied lors d’une mauvaise chute d’escalade, et me voilà clouée dans un canapé pour tout l'été. Mon amie Hélène a eu l'idée géniale de me faire la surprise d'un petit ukulélé pour me remonter le moral. Et voilà : privée de mes jambes, j'ai trouvé ma voix. Hélène et moi avons alors passé des nuits entières à chanter ensemble, et à explorer les harmonies vocales sur un répertoire très éclectique : Brassens, les classiques Disney, Bob Dylan, Tracy Chapman, David Bowie, Toto, Rihanna... Un de nos grands moments reste le soir où nous avons chanté Sous l'Océan de La Petite Sirène dans un bar de punks à Genève, et avec cette chanson, nous avons conquis le public !
Une bonne partie de notre répertoire s'est rapidement composée des chansons du film O Brother, et c'est là que les harmonies vocales bluegrass ont commencé à prendre une grande place dans ma vie. La guitare s’est imposée naturellement, parce qu'elle se prêtait mieux au bluegrass, style de musique que je jouais de plus en plus.
Et puis un jour, j'ai eu une contrebasse dans les mains pour la première fois. Trente minutes, coup de foudre immédiat. Quelques mois plus tard, je trouvais Charlie, une belle basse en bois massif, chez un luthier à Lyon. Je cherchais au départ une basse ancienne, une basse qui aurait déjà vécu, avec ce supplément d'âme que j'imaginais dans les instruments d'occasion. Et puis Charlie est arrivée pour bousculer mes idées reçues, toute neuve, toute belle, avec un joli son dès le premier jour — et je me suis dit que son âme et son histoire, elle les construirait avec moi. Ça fait maintenant quatre ans que nous cheminons ensemble.
3. Comment as-tu pratiqué ton instrument au début et quelles ont été tes influences ? Étais-tu assidue et as-tu élaboré une méthode de travail personnelle, ou préfères-tu les stages (virtuel ou en présentiel) et les méthodes sur papier ?
Au début, beaucoup de pratique solitaire à la maison — écouter, reproduire, tâtonner. J'ai eu quelques cours, mais j'ai surtout appris en jouant avec les autres, dans les jams bluegrass. La contrebasse dans une jam, c'est une place à part : on est le pilier rythmique, on porte le groove, on écoute tout le monde en même temps. C'est une école formidable. Et si je suis honnête, ce qu'il y a souvent de meilleur dans un stage, ce sont justement les jams du soir : c'est là que tout se consolide, que les rencontres se font vraiment, et que la musique devient vivante et partagée.
Les jams, c'est d'ailleurs là que tout a commencé avec Jean-Marc Delon et Bernard Minari. Des nuits entières à faire tourner des standards, à explorer des répertoires. C'est au fil de ces sessions que nous nous sommes rendu compte que le courant passait, amicalement et musicalement, et que nous avons eu envie de pousser l'aventure plus loin. Une jam, c'est bien plus que de la pratique : c'est un espace de rencontres qui peut déboucher sur de belles amitiés et, parfois, de belles collaborations musicales.
Ma méthode de travail à la maison tourne aujourd'hui autour des répertoires des différents groupes dont je fais partie. Avec les Gospel Convicts, nous sommes en quelque sorte des stakhanovistes du gospel — c'est d'ailleurs l'origine de notre nom, les « bagnards du gospel » : on aime tellement chanter ensemble qu'on le ferait jusqu'à l'épuisement. Lors de nos weekends de répétitions, nous pouvons passer des journées entières à travailler, à poser nos voix sur des arrangements exigeants — affiner la justesse, les variations d'intensité, l'intention, les respirations — et être encore à fond pour jammer toute la soirée, puis refaire le monde et aller se coucher bien trop tard. Ce groupe m'a énormément fait progresser sur le chant, notamment parce qu'une grande partie de nos arrangements sont a cappella, ce qui demande une écoute et une précision redoublées.
Évoluer en tant que contrebassiste aux côtés de Jean-Marc et Bernard, c’est aussi une vraie formation continue ! Nous jouons dans des registres variés (bluegrass bien trad, valses, western swing, compos de Bernard, et maintenant un peu de rock), et chaque style me permet d’approfondir une facette différente de l’instrument tout en travaillant le répertoire.
4. As-tu des recommandations pour ceux et celles qui s'initient au bluegrass et souhaitent commencer à pratiquer un instrument ou chanter ?
D’abord, l'écoute : il faut en absorber beaucoup, du bluegrass, pour vraiment comprendre ce qui le caractérise — la place de chaque instrument, la façon de construire le groove, les dynamiques des harmonies vocales. Et surtout, ne pas délaisser les fondateurs. Bill Monroe, Flatt & Scruggs, Doc Watson : ce sont eux qui ont posé les pierres de cet édifice. Peut-on vraiment dire qu'on aime le bluegrass si on n'aime pas Bill Monroe ? La question mérite d'être posée sérieusement. Une fois les fondations bien ancrées, il y a tout un monde à explorer : Newgrass Revival qui a bousculé les codes, Billy Strings qui électrise les scènes aujourd'hui, Bela Fleck qui repousse les frontières du banjo... Le bluegrass est un arbre aux racines profondes et aux branches généreuses.
Lancez-vous dans les jams le plus tôt possible. C'est intimidant au début, oui — mais c'est là que tout se passe. Le bluegrass est une musique orale, une musique de transmission, qui s'apprend surtout en jouant avec les autres.
Pour ceux qui souhaitent chanter : osez. Le chant est au cœur du bluegrass, et les harmonies vocales sont une des plus grandes richesses de ce « high lonesome sound ». On peut commencer avec trois fois rien et faire quelque chose de beau. Beaucoup de standards n'ont que deux ou trois accords ; les choses simples, bien exécutées et portées par l'émotion, sont souvent les plus belles.
5. As-tu eu des rencontres marquantes qui t'ont influencée, pour la contrebasse comme pour le chant ?
La première rencontre marquante, c'est Hélène. Son idée géniale de ukulélé m’a permis de trouver ma voix, alors que le piano ne m’avait pas encore amenée dans cette direction. C'est avec elle, dans ces longues soirées de musique et de rigolades, que j'ai découvert ce que c'était que de chanter avec quelqu'un avec qui ça sonne. C'est un cadeau dont je lui suis encore reconnaissante.
Jean-Marc et Bernard sont des rencontres vraiment déterminantes. Ce sont devenus des amis très proches, avec qui je partage beaucoup, musicalement et humainement. Bien que profondément versés dans le bluegrass, ils sont loin d'être dogmatiques : ils sont ouverts, curieux, portés vers d'autres styles et d'autres horizons. Évoluer à leurs côtés est une chance immense et une école de tous les instants — sur le plan du jeu, du répertoire, de l'histoire du bluegrass, et sur cette façon d'habiter la musique avec générosité.
Les membres des Gospel Convicts ont eux aussi laissé une empreinte profonde. Au-delà de l'amitié solide qui s'est nouée entre nous au fil des weekends de répétitions et des longues soirées de jams, ce groupe m’a permis de beaucoup progresser au chant. Travailler des arrangements exigeants a cappella, chercher ensemble la justesse et les nuances des harmonies à cinq voix, c'est une formation sans pareille.
Et puis il y a les artistes qu'on écoute avec passion et qui façonnent profondément la façon dont on joue et dont on chante. Le groupe I'm With Her (Sara Watkins, Sarah Jarosz et Aoife O'Donovan) est de ceux-là pour moi. Quand je les écoute, je n'entends pas seulement des harmonies d'une beauté sidérante : j'entends trois amies qui s'adorent, et ça se sent dans chaque note. C'est ce modèle-là que j'essaie d'incarner dans les groupes dont je fais partie : cette idée que la complicité humaine transparaît dans la musique.
Côté contrebasse, voir Missy Raines sur scène à La Roche en 2022 a été un moment fort. La voir en live, courir avec sa contrebasse pour soutenir ses musiciens pendant leurs solos, chanter en lead avec cette aisance et cette générosité, c'était une révélation sur ce que peut être une contrebassiste sur scène : pas seulement quelqu'un qui tient le rythme dans le fond de la scène, mais quelqu'un qui rayonne, qui donne, qui porte son groupe.
6. Peux-tu nous décrire ton parcours dans le bluegrass — les groupes, le studio, les concerts ?
Tout a commencé avec les Gospel Convicts, nés en août 2022 d'une rencontre entre amis passionnés. Nous sommes cinq, dispersés entre Vevey, Genève, Marseille et Belfort, ce qui ne facilite pas la logistique — mais la complicité et l'amitié rendent chaque retrouvaille encore plus précieuse. Killian De Bergh, guitariste, mandoliniste et contrebassiste, est l'arrangeur du groupe — un rôle qu'il occupe avec talent —, et on le retrouve aussi dans le groupe de bluegrass des Beauregard Boys ou encore le groupe de musique hawaïenne Cuddie Wuddie. Mickaël Guérin, altiste de formation classique, est aussi guitariste et banjoïste bluegrass et old-time, jammeur infatigable et passionné de lutherie. Émilie Moretti joue du banjo et du fiddle, et est active dans le milieu bluegrass autour de Marseille. Quant à Serge Aldinger, il est probablement le plus multi-instrumentiste de nous tous (guitare, mandoline, dobro, contrebasse, banjo old-time, et j'en oublie sûrement), compositeur et aussi auteur de belles traductions françaises de chansons américaines. Notre premier enregistrement ensemble, Swing Low dans la version de IIIrd Tyme Out, a connu un succès inattendu sur YouTube : 170 000 vues pour notre vidéo tournée depuis un garage. Ça nous a donné l’élan de continuer. Notre album Swing Low est sorti en avril 2026, enregistré avec le formidable Mathias Chaumet au MC Studio, et coaché avec affection par celui que nous appelons notre « producteur-cuisinier » — Jean-Marc Delon — pour les excellents couscous vegan qu'il nous a préparés en studio.
Shades of Night, mon duo avec Jean-Marc Delon, est né en novembre 2023 d'un enregistrement commun de When You Come Back Down. Faut-il encore présenter Jean-Marc ? Banjoïste depuis l'âge de quinze ans, co-fondateur de Bluegrass 43 (un des plus anciens groupes de bluegrass français, toujours en activité), musicien de Sansévérino avec qui il a enregistré deux albums et joué plus de 200 concerts en Europe... Le nom de notre duo fait référence à notre passion commune pour les chansons de Gordon Lightfoot, qui utilise l'expression « shades of night » dans plusieurs de ses compositions, dont certaines font partie de notre répertoire. Mais c'est aussi une référence aux nombreuses jams nocturnes qui ont conduit à notre rencontre et à la formation du duo. Shades of Night, c'est avant tout de la complicité, des répétitions remplies de joie, de chips et de guacamole, une passion partagée pour le bluegrass et l'envie de le faire vivre. Notre album éponyme est sorti en mars 2025, enregistré en home studio et mixé par Jean-Marc.
Uzer Trio — avec Jean-Marc et Bernard Minari — est né lui aussi d'une collaboration autour d’une chanson, On the Lonesome Wind, et d'un weekend en Ardèche, lors duquel nous avons tourné la vidéo de cette chanson. Le tournage terminé, la journée s’est vite transformée en une jam qui s'est terminée tard dans la nuit à force de faire tourner les standards bluegrass avec la formule guitare, mandoline contrebasse, et harmonies à trois voix. Là aussi, il convient de présenter Bernard : mandoliniste passionné de Dawg Music et grand admirateur de David Grisman depuis l'adolescence, il a fait partie du groupe Anouman, est membre de Mando Duo avec Daniel Portalès, et du groupe de bluegrass New Blue Quitach. Un musicien d'une sensibilité et d'une ouverture rares. L'album d'Uzer Trio, You Know Where I’m Bound, est sorti en juillet 2025, lui aussi enregistré en home studio et mixé par Jean-Marc.
Entre ces deux formations, en deux ans, nous avons joué une quarantaine de concerts, entre scènes de festivals (Bluegrass In La Roche, Rising Festival) et concerts à la maison (formule que nous aimons particulièrement), en passant par des salles et des événements de toutes sortes. Les répétitions sont intenses et chargées, mais surtout fun et pleines de joie, avec de bons petits plats, des jams qui n'en finissent plus, et des moments passés à refaire le monde. C'est ça aussi, le bluegrass.
7. Peux-tu nous parler de tes groupes actuels et de leurs membres ?
Je les ai largement présentés dans la question précédente ! Ce que j'ajouterais, c'est ce qui unit ces trois groupes au-delà des instruments et des répertoires : ils sont tous nés d'amitiés vraies, pas de projets construits sur le papier. Les Gospel Convicts, c'est l'amitié et le plaisir du gospel à cinq voix, ce répertoire chargé d'histoire et d'émotion, ces chansons que tant de gens avant nous ont chantées pour trouver de l'espoir ou du réconfort. Shades of Night, c'est une complicité particulière, un espace plus intime entre bluegrass, americana et folk. Uzer Trio, c'est la rencontre de trois instruments acoustiques et trois voix, ancré dans la tradition mais toujours curieux d'ailleurs.
8. Tu n’es pas musicienne à plein temps – comment arrives-tu à concilier ta vie professionnelle à Genève avec les répétitions, les tournées et les enregistrements ?
Honnêtement ? Avec beaucoup d'organisation, des weekends bien remplis, et une solide dose de passion qui rend tout ça possible même quand je suis fatiguée. La musique a toujours été pour moi une source d'énergie autant qu’une façon d’en dépenser, et une répétition rythmée, un weekend d’enregistrements, un concert ou même une demi-heure de contrebasse le soir à la maison rechargent quelque chose chez moi que rien d’autre ne recharge de la même façon.
Je fais autant de musique que je peux en dehors du travail ; ce n'est jamais autant que je voudrais, mais les projets avancent, et les concerts s'enchaînent. Ce qui rend cet équilibre possible, c'est aussi — et surtout — le plaisir de côtoyer les membres des différents groupes. Les nuits de sommeil sont parfois courtes quand on veut répéter, jammer, et discuter jusqu’à pas d’heure. Mais je n'échangerais ça pour rien au monde.
9. Quelles sont tes chouchouttes parmi les « stars américaines » ? Si tu devais n'en choisir qu'une ?
Question impossible... et pourtant j'ai une réponse. Alison Krauss d'abord : sa voix est d’un autre monde, et ses albums bluegrass comptent parmi les plus beaux que je connaisse. Le groupe I'm With Her me touche aussi beaucoup, pour la beauté du chant, mais aussi pour la complicité évidente entre ses membres. Le groupe Della Mae m'inspire énormément pour son énergie, son engagement, et la présence scénique hors du commun de leur contrebassiste Vicky Vaughn.
Pour les harmonies vocales, j'ai un amour particulier pour Blue Highway, IIIrd Tyme Out et Seldom Scene. Hank Williams est aussi une présence incontournable : son rayonnement s'étend sur tout le paysage de cette musique, et plusieurs de ses chansons font partie de notre répertoire avec Shades of Night. Dolly Parton également, dont on oublie parfois qu'elle est une compositrice immense. Et puis en ce moment je suis dans une phase rockabilly avec Shades of Night : Elvis, Bill Haley, ces lignes de basse des années 50 qui swinguent et qui m'ont happée.
Mais si je ne devais en choisir qu'un : Tony Rice. Parce qu'il représente à la fois le bluegrass le plus traditionnel — ses Bluegrass Albums sont des monuments — et l'exploration courageuse — son album Me & My Guitar, sur lequel il a notamment intégré du saxophone soprano et du piano avec un goût et une délicatesse rares, et son album de reprises de Gordon Lightfoot, montrent que le bluegrass peut toucher n'importe quelle musique et la transformer. Et puis il y a Tony Rice lui-même, sa vie intense, ses joies et ses peines — la musique qui raconte la vie, et la vie qui ressemble à la musique.
10. Quels sont tes morceaux préférés en ce moment ? Comment découvres-tu les artistes américains ? Ecoutes-tu des albums en entier, ou papillonnes-tu ?
En ce moment je tourne beaucoup autour d'Alison Krauss, notamment The Lucky One pour ses paroles sur l'art de se laisser porter par la vie. Je reviens souvent à Crossing Muddy Waters reprise par I'm With Her, à Some Day de Blue Highway qui me met les larmes aux yeux à chaque fois, et Ain't No Ash Will Burn dans la version de Della Mae. Il y a aussi Early Morning Rain reprise par Tony Rice dans son album Me & My Guitar — une chanson que Jean-Marc interprète d’ailleurs dans notre set Shades of Night d'une manière qui m'émeut à chaque fois.
Pour découvrir : les soirées de jam d’abord. J’ai la chance d’être entourée de musiciens dont bon nombre ont des répertoires inépuisables. Les festivals ensuite : j'ai vu des choses formidables à La Roche, et j'ai eu la chance d'aller au Romp Fest à Owensboro en 2024, où j'ai noté des titres en continu. Les recommandations d'amis aussi. Et puis YouTube et Spotify, qui me proposent régulièrement des idées. Je suis un mélange de papillonnage et d'albums entiers : une chanson m'attrape, et alors je veux tout connaître. J'aime particulièrement les live sessions du studio Paste — son formidable, vidéos soignées, et les interactions entre les musiciens sont mises en valeur.
11. Es-tu déjà allée aux USA ?
Oui, et c'est une histoire qui remonte loin. J'ai passé un peu plus d'un an à Boston dans le Massachusetts, où j’ai étudié l'économie et les relations internationales au Boston College, avant de travailler quelques mois pour une branche locale de l'ONU. Cette expérience m'a donné le goût de ce pays fascinant, avec ses paradoxes, ses contrastes, la richesse et la diversité de sa culture, de sa langue et de ses musiques. J'ai profité de l'occasion pour voyager (côte est, côte ouest, midwest). La vie m'a amenée à y revenir régulièrement dans les années qui ont suivi.
Puis il y a eu le Romp Fest à Owensboro, Kentucky, en 2024 — mon premier festival bluegrass américain. Les Earls of Leicester, Sierra Hull, The Price Sisters, The Travelin’ McCourys, Molly Tuttle & Golden Highway, Jerry Douglas, Peter Rowan... Il y a quelque chose de particulier à écouter cette musique là où elle a grandi, dans l'air chaud du Kentucky.
12. On a pu te voir plusieurs fois à La Roche, dans le off et sur la scène du midi. Qu'est-ce que ça fait d'être là-bas, de rencontrer les « stars » américaines ?
La Roche, c'est un peu le lieu de pèlerinage du bluegrass en Europe. Avoir la chance d'y jouer avec Shades of Night et Uzer Trio, devant un public souvent composé de visages connus, amicaux, enthousiastes et connaisseurs du style, c'est une expérience vraiment spéciale. On ne joue pas devant n'importe qui : le public de La Roche, il est impliqué, il écoute, il reconnaît.
Il y a aussi tout ce qui se passe en dehors des scènes : les jams dans les couloirs et les jardins, les conversations autour d'un verre avec des artistes qu'on a écoutés en boucle dans sa cuisine. Croiser Missy Raines, voir Della Mae de près et repartir avec cette énergie... Il y a une accessibilité dans le monde du bluegrass, une façon qu'ont les musiciens de rester proches de leur public, qui est rare et précieuse.
En 2025, j'ai aussi eu la chance de suivre les cours de contrebasse de Charlie Parker Mertens, le contrebassiste de Rapidgrass — et d'observer ensuite, depuis le public, ce même musicien mettre en œuvre sur scène les techniques qu'il avait démontrées le matin même en cours. C'est une façon d'apprendre qui n'a pas d'équivalent.
Avoir accès à autant de concerts, autant d'artistes exceptionnels, en un seul lieu et sur une période aussi condensée, c'est une chance incroyable.
13. Tu es la musicienne invitée pour encadrer le stage Kids on Bluegrass Europe 2026. Comment envisages-tu ces trois jours avec des enfants et adolescents ?
Avec beaucoup d'enthousiasme et un soupçon de trac — mais le bon trac, celui qui dit qu'on tient à ce qu'on fait !
Kids On Bluegrass Europe, c’est un très beau projet, porté par Philippe Boutet et Ti’ Pierre en collaboration avec Thomas Marinello dans le cadre du festival Bluegrass In La Roche, où des jeunes musiciens de 6 à 16 ans venus de toute l'Europe se retrouvent pour apprendre ce que le bluegrass a de plus précieux : jouer ensemble, s'écouter, et partager, le tout couronné par un concert sur scène en fin de stage.
Pour les deux chansons que nous travaillerons ensemble (Take Me Back to Tulsa et Mr. Engineer, une chanson rythmée et une valse) nous avons préparé beaucoup de matériel pédagogique en amont, pour que les enfants puissent arriver avec les clés en main, et s'entraîner autant qu'ils le souhaitent avant le stage. Je me suis penchée sur les tutoriels vidéo pour la guitare, le banjo, la contrebasse et les harmonies vocales, tandis que Ti’Pierre et Thomas se sont occupés respectivement du fiddle et de la mandoline.
Ce que je veux vraiment transmettre aux participants, c'est d'abord le plaisir de jouer. La musique doit être fun, sinon, pourquoi s'y acharner ? Je voudrais qu'ils osent chanter, qu'ils sentent ce que c'est que de poser une harmonie vocale avec quelqu'un d'autre et que ça sonne juste. Je voudrais les sensibiliser au rythme, à l'écoute mutuelle — cette capacité à entendre les autres autant que soi-même, qui est la vraie fondation du bluegrass. Des solos, bien sûr qu’on en fera, mais les vraies fondations, c'est : bien s'écouter, tenir le groove, et chanter.
Pour le concert de fin de stage, j'aimerais leur faire comprendre quelque chose d'essentiel : ce qui touche le public, ce ne sont pas les musiciens parfaits. Ce sont les musiciens heureux d'être là, qui aiment ce qu'ils jouent et les gens avec qui ils jouent, et dont le plaisir est communicatif. Quand on aime le bluegrass, on a envie de le partager : ça s'entend, et ça se voit. A mes yeux, c'est ça le vrai show.
14. Pour finir, une question sur l’avenir. Dans les années 80, on dénombrait entre 20 et 30 groupes en France et des musiciens français étaient souvent invités à jouer avec des américains quand ils/elles tournaient en Europe. Certains groupes ont aussi fait des tournées aux USA ce qui n'est pas le cas pour les groupes actuels. As-tu une explication sur les raisons pour lesquelles le bluegrass ne se développe pas davantage en France ou penses-tu que finalement en ce moment ça semble décoller ? De manière plus générale, comment envisages-tu l'avenir et l'évolution de la musique bluegrass ?
Je ne suis pas tout à fait d'accord avec l'idée que le bluegrass ne se développe pas en France — je trouve au contraire qu'il prend de l'ampleur, et c'est réjouissant. Il est de moins en moins confidentiel, des jam sessions régulières s'organisent dans de nombreuses villes, les festivals fleurissent en France et en Europe, et le stage du festival Bluegrass in La Roche attire des participants de toute la France et au-delà — c'est un signe fort.
Ce qui me semble vrai, en revanche, c'est que les contraintes administratives des groupes non-américains pour tourner aux États-Unis sont aujourd'hui bien plus lourdes qu'elles ne l'étaient dans les années 80, ce qui rend les tournées américaines plus difficiles pour les groupes européens. Mais la circulation fonctionne dans l'autre sens, les artistes américains viennent en Europe, et c'est une richesse.
Ce qui me frappe également, c'est à quel point le bluegrass se féminise. C'est au départ une musique d'hommes : regardez les premiers groupes, Bill Monroe and the Bluegrass Boys, Flatt & Scruggs. Mais aujourd'hui, les femmes prennent de plus en plus de place, en tant que leads, instrumentistes, compositrices. Des groupes comme I'm With Her ou Della Mae montrent que le bluegrass peut aussi être un espace pour des voix engagées, féministes, politisées. L'album Safe, Sensible and Sane d'Alison Brown et Steve Martin, sorti dans un moment de questionnements et de tensions politiques aux États-Unis, en est un bel exemple.
Et puis le bluegrass a toujours cette beauté d'être intergénérationnel : dans les festivals, tous les âges se croisent et jouent ensemble. C'est une musique qui raconte la vie et ses émotions, parfois avec peu d'accords, mais toujours avec beaucoup d'âme. Pour ça, je pense qu'elle a de beaux jours devant elle.
Shades of Night en écoute ici
Ain't Gonna Work Tomorrow https://www.youtube.com/watch?v=3Uw201ReNx8
Uzer Trio en écoute ici
les Gospel Convicts en écoute ici