27-01-2025
Article rédigé par Bertrand Coqueugniot
Dîtes 33… Vous avez dit 33 ? 33 tours et puis ne s’en vont pas. Pour toute une génération le vinyle 33 tours était un objet mythique, en acheter un était source de plaisir non dissimulé, et ceux dont on se procurait les disques apparaissaient un peu comme des demi Dieux ! Sortir un 33 tours, un LP (Long Play) comme on disait, n’était pas donné à tout le monde. Alors, enregistrer un LP vous faisait en quelque sorte passer dans une catégorie à part !
Pour tous les afficionados du Bluegrass, c’est grâce à ces 33 tours que l’on a pu découvrir et s’immerger dans ce style musical venu d’outre Atlantique. Religieusement on décortiquait chaque chanson ou chaque instrumental, les efforts produits n’ayant d’égale que la gourmandise d’apprendre. Il n’y avait donc aucune raison pour que les groupes d’ici ne puissent pas eux aussi avoir leurs 33 tours, et cet article va autant présenter la discographie vinyle du Bluegrass français que de rendre hommage à tous ceux qui l’ont étayée au fil des années.
Article en trois « saisons », la première couvre la période fin années 60 jusqu’à 1980, la seconde de 1980 à 1990, et la troisième, appelée Bonus, est consacrée aux albums à la périphérie du Bluegrass ou pas uniquement consacré à ce style. Je me suis basé sur ma propre collection, laquelle je crois est assez complète, mais si d’aventure un oubli ou une quelconque méconnaissance s’étaient glissés, mes excuses, toute information complémentaire étant la bienvenue.
Tout principe ayant ses exceptions c’est avec un EP – Extended Play 4 titres – que débute mon tour d’horizon.
C’est effectivement un EP, mais avec 3 titres seulement, qu’a sorti en 1969 Bluegrass Flingou 37 ½ et qui est sans doute le tout premier vinyle existant du Bluegrass français. Petite anecdote personnelle, j’avais alors à peine 14 ans et je me souviens très bien avoir lu dans Salut Les Copains (oui !!!!), un petit article présentant cet EP. J’ignorais totalement ce que pouvait être le Bluegrass, moi qui n’avais d’oreilles que pour la Pop et le Rock !
C’est sûr que les quatre du Flingou faisaient partie des pionniers de la musique Bluegrass made in France, avec Claude Lefebvre à la guitare et au chant (signant d’ailleurs un titre original de l’EP), Mick Larie à la mandoline, Jean-Marie Redon au banjo et Eric Bouillet à la contrebasse. Les trois premiers allaient devenir des figures incontournables de la scène Folk et Bluegrass. Détail amusant l’ingénieur du son n’est autre que Dominique Blanc Francard, futur monstre sacré des studios français.
Les groupes français à cette époque se comptaient sur les doigts d’une main, et les musiciens parisiens passaient d’un groupe à l’autre, comme les National Pigs, avec Jean-Marie Redon et Mick Larie, et le Fifteen String Band avec Claude Lefebvre, formation qui comptait en ses rangs un autre précurseur du banjo, Jean-Yves Lozac’h. Mick Larie, Christian D’Amato en seconde guitare, et Hervé de Sainte-Foy à la contrebasse complétaient le groupe. Le Fifteen String Band n'a pas officiellement enregistré de LP, mais on les retrouve sur la « Méthode de banjo Bluegrass » de Jean-Yves Lozac’h, disque culte s’il en est, sur lequel se sont échinés quantités d’apprentis banjoïstes, dont votre serviteur. Un titre bonus témoigne de l’énergie du groupe, « Foggy Mountain Breakdown », enregistré en public lors du Festival Folk de Malataverne en 1972.
C’est encore de ce groupe de musiciens, de transfuges en transferts, qu’est venu le premier vrai 33 tours d’un groupe français de Bluegrass : Bluegrass Connection. Formé par d’anciens Fifteen String Band et National Pigs, il se composait de Jean-Marie Redon, Mick Larie, Hervé de Sainte-Foy, Eric Kristy (guitare), et Gilbert Caranhac (dobro). Ensemble essentiel et fondateur, Bluegrass Connection a essaimé partout la bonne parole et c’est sous son influence que de nombreux musiciens se sont mis au Bluegrass.
Lors de leur première tournée américaine en 1973 il leur fut proposé d’enregistrer un disque, et c’est sur le label Puritan que sortit en 1975 cet album. Disque mythique par excellence car il ne fut jamais publié en France et la seule façon de se le procurer était de le commander ou de le ramener des USA, ce que j’ai fait.
Lors de son enregistrement dans l’illinois, Hervé de Sainte-Foy étant retenu par les obligations militaires c’est un contrebassiste américain du nom de Roger Bellow qui le remplaça, ajoutant également quelques parties de violon. Par ailleurs Bluegrass Connection ayant embarqué avec eux pour cette tournée l’harmoniciste Jean-Jacques Milteau, celui-ci apparait sur quelques titres de l’album.
Très souvent les musiciens français de Bluegrass se sont vus poser par les américains cette question récurrente, pourquoi ne chantez-vous pas dans votre langue. Sur cet album Bluegrass Connection s’y est essayé, étant sans doute les premiers à tenter l’expérience. C’est ainsi qu’au milieu de classiques du genre on trouve aussi bien le traditionnel français « La petite hirondelle », que « Maman ne veut pas », adaptation française de « Mama don’t allow ».
Ce disque de Bluegrass Connection est le « collector » suprême du Bluegrass français et certains d’entre nous, chanceux, se sont pourléchés les babines en l’écoutant !
Bluegrass Connection avait le vent en poupe, étant le groupe majeur à ce moment-là. La maison de disques Chant Du Monde ayant eu la bonne idée de lancer une collection « Special Instrumental », elle proposa à Gilbert Caranhac d’enregistrer un album consacré au Dobro, publié en 1975. Le principe de cette collection était de présenter un instrument, avec des tablatures figurant dans la pochette intérieure. Tout naturellement Gilbert y est accompagné par Bluegrass Connection, ce qui en fait en quelque sorte le second LP du groupe, bien qu’orienté sur le Dobro. Plusieurs invités figurent sur ce disque, Claude Lefebvre, Jean-Jacques Milteau, et Pierre Marinet du groupe Bluegrass Passengers (violon).
Inutile de dire que ce « Special Instrumental » a été le disque de chevet des premiers apprentis dobroïstes hexagonaux, à commencer par Denis Blanchard, Thierry Loyer et sans nul doute François Robert, tous trois étant évoqués ultérieurement.
Dans les années foisonnantes des seventies, avec des concerts et festivals, des revues musicales, et des magasins d’instruments qui répondaient à une demande grandissante, les initiatives se sont multipliées. C’est de Denis Phan, qui tenait boutique à Paris avec « Musimage », qu’est venu un autre disque culte du Bluegrass français : « Banjo Paris Sessions ». Son pari fou fut de faire enregistrer par des musiciens français un disque autour du banjo, chaque banjoïste étant accompagné par son groupe ou par un line-up d’instrumentistes de talent. La cerise sur le gâteau, la France étant parfois visitée par des musiciens américains, fut la participation de Bill Keith, banjoïste emblématique de la scène américaine, lequel amena avec lui son comparse guitariste Jim Rooney.
Publié en 1975, ce disque qui connut au fil de son existence deux pochettes différentes (avec une toute première inédite !) est une sorte de « Who’s who » de la scène française de cette époque, parisienne majoritairement. On découvrit avec plaisir de nouveaux musiciens et le constat fut fait que la France n’était pas pauvre en talents.
Aux banjoïstes vedettes de ce disque, Jean-Marie Redon, Jean-Yves Lozac’h, Gilbert Caranhac (lequel affiche une belle maitrise du banjo, en plus de celle au dobro), Daniel Olivier, François Vercambre, sans compter Bill Keith, se sont rajoutés les musiciens de leurs groupes respectifs : Bluegrass Long Distance et New Bluegrass Connection, issus du split de Bluegrass Connection, et Bluegrass Passengers. C’est un aéropage que l’on trouve sur ce disque : Pierre Bensusan, Jean-Claude Druot, Mick Larie, Hervé de Sainte-Foy, Christian Poidevin, Claire Liret, Eric Kristy, Laurent Gérome, Claude Lefebvre, Christian D’Amato, Pierre Marinet et bien d’autres.
À noter que Bluegrass Long Distance y apparait dans sa toute première mouture, laquelle n’a pas enregistré d’album, et qui comptait en ses rangs Christian Poidevin à la guitare et Claire Liret au violon.
Banjo Paris Session est l’un des disques phare du Bluegrass français, le titre "Palomito" de Daniel Olivier (du groupe poitevin Bluegrass Metrognome et futur Bluegrass Matinée), étant devenu un « all time favourite » sans parler de "Nola" par Bill Keith dont on s’est tous demandés, « mais comment joue-t-il ça ? » !!!
Denis Phan, qui allait être très actif dans les années suivantes, organisa le 2 Juin 1975, avec le soutien de L’Escargot-Folk, un concert au Théâtre Présent de Paris qui rassemblait tous les banjoïstes français accompagnés de leurs groupes, ainsi que Bill Keith et Jim Rooney. Ne voulant pas manquer ça j’étais venu de ma province, et j’en garde un souvenir ému.
L’année 1975 fut riche, voyant la parution du disque de New Bluegrass Connection, intitulé « L’Herbe Bleue ». Aux deux anciens, Eric Kristy et Gilbert Caranhac, se sont rajoutés Jean-Jacques Milteau, Laurent Gérome (pedal steel et guitare) et Martin Freifeld. À noter que Jean-Jacques et Laurent avaient fait partie de Backdoor Jug Band en compagnie d’Alain Giroux et de Bill et Florentine Deraime. Le style musical s’est élargi, avec une majorité de titres originaux et prenant des colorations Blues, Cajun, intégrant du chant en français et flirtant avec le Country. Deux batteurs soutiennent le groupe, Alain Giri et Jean-Marie Hauser. Curieusement « La Petite Hirondelle » figure également au track-listing !
New Bluegrass Connection se transformera vite en Connection, et en 1976 parait leur nouveau disque qui amorce un virage important. Le Bluegrass n’y est plus le style essentiel et le français devient la langue unique des chansons. Ces dernières sont soit des compositions de membres du groupe (Eric Kisty, Gilbert Caranhac) soit provenant d’autres auteurs compositeurs (Jean-Pierre Castelain, Jeanne-Marie Sens), ou étant des reprises et adaptations. C’est maintenant Gérard Lavigne qui tient la basse, après avoir fait parie de divers groupes de Folk, et un batteur est officiellement rajouté au groupe, Roger Secco. À noter en guests au violon Claire Liret, ainsi que Dany Vriet, membre du nouveau Bluegrass Long Distance. La couleur de l’album flirte désormais avec le Country pour ne pas dire avec une certaine variété française, et Connection laissera vite la place à la carrière solo d’Eric Kristy, embrassant totalement cette fois la chanson française. Laurent Gérome et Jean-Jacques Milteau deviendront des musiciens de studio et accompagnateurs recherchés.
C’est en 1977 que l’autre moitié de Bluegrass Connection signera son retour discographique, Bluegrass Long Distance devenant simplement Long Distance. Piliers du groupe, Mick Larie, Jean-Marie Redon et Hervé de Sainte-Foy, qui ne sont pas restés inactifs tout ce temps, accompagnant notamment Marcel Dadi et tournant aux USA, présentent avec leur disque la nouvelle formation du groupe qui comprend désormais Jean-Louis Mongin, guitariste chanteur que l’on avait vu dans des groupes Country et Country Rock (Herbe Rouge), Dany Vriet au violon, qui jouait auparavant avec le groupe de Poitiers Bluegrass Metrognome, et le bassiste/contrebassiste Henri Serre. Henri fit partie à la fin des années 60 et dans les années 70 de divers groupes de Pop française.
Petite anecdote, Jean Darbois fut brièvement membre de Bluegrass Long Distance.
Ce 33 tours est intitulé, profession de foi s’il en est, tout simplement « Bluegrass ». Le répertoire est à l’image des membres du groupe, Bluegrass bien sûr (Gold Rush, Rank Stranger), mais aussi Country, genre que la voix rocailleuse de Jean-Louis Mongin transcende superbement, (Truck Drivin’ Man, Mama Hated Diesel) le tout complété par quelques instrumentaux originaux.
Avec cet album Long Distance se pose comme l’un des groupes majeurs du Bluegrass français, et sa longévité sera tout à fait remarquable.
Références Discographiques :
Bluegrass Flingou 37 ½ : Del Sol DS 16012 – 1969
Jean-Yves Lozac’h « Méthode de banjo » : Expression Spontanée – 1974
Bluegrass Connection : Puritan 5006 – 1974
Gilbert Caranhac « Spécial Dobro » : Le Chant Du Monde LDX 74508 – 1975
Banjo Paris Sessions : Pony-Musimage P 20.001 - 1975 / Réédition Cézame CEZ 1005 - 1975
New Bluegrass Connection « Herbe Bleue » : Le Chant Du Monde LDX 74565 – 1975
Connection « Correspondance » : Cézame CEZ 1021 – 1976